The Green Deep

The Green Deep

Récit par Rico

L’aube d’une première

Dans le but de passer un niveau d’apnée en profondeur, il m’a été donné l’occasion de partir en carrière avec Seb et Éric M.

Il est cinq heures, la nuit ne fut pas excellente, hachée par un mélange d’excitation de la nouveauté et d’un peu de peur.

L’objectif de cette journée est de descendre en carrière dans le noir.

Six heures, l’ami Éric arrive, on charge le matériel dans la voiture, on passe chercher Seb et c’est parti pour 2 h 15 de route, direction la Carrière de la roche bleue à Bécon-les-Granits.

Arrivés avec un peu d’avance, nous retrouvons la fine équipe d’Aqualibre : Yannick, Edouard, Téva, Magalie et d’autres freedivers.

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Petit briefing, on s’équipe, on se met à l’eau, la combinaison de 5 mm est la bienvenue, l’eau est à peine à 20/21°C en surface. De beaux poissons nous accueillent. On doit déplacer la barge au centre du plan d’eau, là où le fond est à 50 mètres. Déplacer une barge à la palme, ça met en forme et ça fait bien chauffer les cuisses pour la matinée.

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Le noir m’attend

Une fois la barge correctement positionnée et arrimée, deux ateliers de profondeur sont installés, les groupes se forment, le moment de la première descente arrive bientôt.

C’est une première pour moi, première carrière, première descente dans le noir, première fois avec une longe de vie.

Le test de lestage est concluant : 4 kg de plomb autour de la taille.

L’atelier est mis à 15 m, Édouard est le premier à partir. Il se prépare et annonce 15 m, il bascule, canard, immersion. Nous sommes tous avec des t-shirts blancs ou jaune fluo, pour être au maximum visibles. Il dépasse les cinq mètres, c’est fini, on ne le voit plus. Le temps… la vitesse de défilement des secondes n’est pas la même pour est l’apnéiste et ceux qui restent à la surface. Édouard revient, sa chasuble jaune redevient perceptible à 5-6 m de la surface, flottabilité positive, il remonte comme un bouchon. Il sort, trois inspirations, signe OK, protocole validé, il se détache… punaise, c’est mon tour !

J’essaie de me concentrer, mais en pensant à tout, répétant dans ma tête toutes les procédures : la position du buste et de la tête à la descente, la distance par rapport au bout, ne pas oublier la pré-compensation, compensation ++ dès les premiers mètres, faire un beau canard, dynamique mais pas énergivore en oxygène… Bref, ça défile dans ma tête, un peu trop, j’ai du mal à me mettre dans ma bulle.

On m’apprend à mettre correctement ma longe de vie au poignet et au bout, essentiel en cas d’accident.

Je me pose, je flotte, tuba en bouche, ma bulle arrive mais pas parfaite, j’annonce 10-12 mètres.

Le but de ce dimanche n’est pas la profondeur, c’est de s’habituer à la profondeur en carrière.

Le temps suspendu

Dernière inspiration, je pré-compense, allez, Go ! C’est ton moment, Bonhomme.

Le canard n’est pas parfait, il m’a bouffé de l’énergie, donc de l’oxygène, la position est correcte en face du bout. Les six mètres arrivent assez vite, et dans ma tête je me dis : « ça y est, la surface ne te voit plus ».

Neuf mètres, c’est la flottabilité négative, free fall, je vole, arrêt du palmage, laisse-toi aller, détends-toi, profite du voyage, libère-toi des contraintes de la surface, soit en paix, plus rien ne te touche, tu es libre.

Toujours en compensation, les 10 mètres passent, puis les 12 et les 13 mètres, et ça va. Je stoppe la chute, le virage est une catastrophe, pas grave. Pas de soif d’air, je suis bien, calme, apaisé, je regarde un peu en bas, l’assiette (la butée du bout) est visible… mince.

Je tire deux fois sur le bout pour signaler ma remontée, le palmage doit être énergique pour décoller des 13 mètres, les bras bien tendus au-dessus de la tête, le bout en face des yeux, je rattrape des petites bulles échappées de mon masque.

Neuf mètres, huit, flottabilité positive, je remonte comme un bouchon, j’oublie d’arrêter de palmer, je sors assez haut par rapport à la surface, trois inspis, le signe OK, je me détache. J’ai une putain de banane sur le visage, j’adore, j’en veux encore…

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Petit débrief en surface avec Éric et autocritique : le canard ça va pas, le virage au fond ça va pas, léger lâcher de bulles par le masque, bref c’est pas top, beaucoup de choses à revoir.

En fait, trop de choses dans la tête, il faut séquencer. Je cherchais la descente parfaite dès la première tentative avec plein des nouveautés, c’est utopique.

Le froid comme professeur

Tout le monde passe, le bout est descendu cette fois-ci à 20 mètres. C’est de nouveau mon moment, je prends mon temps, ma bulle, la concentration, j’annonce 15-17 mètres avec un peu de temps en statique après le virage.

Dernière inspi, pré-compensation, canard, Go. Les neuf mètres arrivent assez rapidement, free fall, c’est la chute libre, 12, 13, 15 mètres, ça va, je continue la descente et là… le froid, une barrière thermique tellement cinglante, ça me saisit, crispation d’un coup. C’est la thermocline, une zone de transition rapide de la température dans une masse d’eau, séparant les eaux de surface plus chaudes des eaux profondes plus froides. C’est tellement surprenant, que j’arrête la chute à 18 mètres, demi-tour à chier. L’assiette des 20 mètres est au bout de mes palmes.

Je me pose, j’accueille le froid et prends le temps d’interroger mon corps pour savoir si ça va, le bodyscan. Petit coup d’œil à gauche, à droite, mais je ne vois rien, la lumière a pratiquement disparu, laissant un voile vert et noir devant les yeux. Le temps est suspendu, je ne sais pas combien de secondes sont passées depuis le virage mais je suis bien, pas de soif d’air, en apesanteur. Je me concentre un peu plus pour écouter et je trouve mon cœur, le rythme est lent, je peux facilement compter les battements, c’est rassurant de l’entendre dans un tempo régulier, cyclique, stable mais surtout lent.

Il est temps de remonter, deux tractions sur la corde, je m’arrache de la profondeur, l’apnéiste de sécurité me retrouve vers 9-10 mètres, on remonte ensemble les yeux dans les yeux, effet bouchon, voies aériennes sorties de l’eau, trois inspis et le signe OK, je me détache et toujours le sourire. Éric me fait en feedback.

Apprendre à faire confiance

La matinée se poursuit avec plusieurs descentes dans ce milieu de moins en moins hostile. Les 20 mètres et un peu plus sont atteints sans difficulté. Plus tu descends et moins tu vois, ça ne fait pas peur, les automatismes arrivent, sensation étrange qu’il est plus facile de descendre à 20 mètres en carrière qu’en fosse en piscine. Sans repère de profondeur, le cerveau est plus libre.

Yannick m’enseigne un nouveau départ canard, moins gourmand en oxygène et bien plus efficace. Les six mètres sont atteints avec aisance. La technique est simple et c’est avec plaisir que je vais la transmettre aux nouveaux dès la rentrée sportive, en septembre.

Yannick m’apprend également le départ sur le dos, donc sans tuba, bien plus confortable pour la suite de la journée.

Deux heure et demie d’apnée dans la matinée, je n’ai pas froid dans la combi, le repas du midi sera le bienvenu

14 h 30, on remet la combi, moment pas très agréable, c’est humide, froid, ça colle, c’est po cool.

Premier atelier de l’après-midi, le poids variable. Le jeu consiste à tenir, à la surface, un bout auquel est attaché un poids de 14 kg de plomb. On se prépare, on fait le signe et hop, la personne sur la barge laisse filer le bout qui tombe pratiquement comme une pierre (de 14 kg, donc), la chute s’arrête à 20 mètres. La seule chose à faire, c’est de penser à compenser de façon régulière.

Les premiers apnéistes passent et tout se déroule bien, vient mon tour. Préparation, signe de départ et la corde est lâchée. Je tombe dans le noir bien plus vite qu’en descente avec les palmes, les oreilles passent, mais une sensation désagréable m’oppresse la cage thoracique. Je suis à 20 mètres, dans ma tête je pense self control, j’évite de paniquer, la gêne sur les poumons est de plus en plus pesante, je remonte à toute vitesse, arrivé en surface, le protocole et de suite, je parle de ces mauvaises sensations. Je n’ai plus mal et décide de me mettre en retrait pendant plusieurs minutes. On pense tous à un début d’OPI (œdème pulmonaire d’immersion) mais je ne tousse pas.

Durant ce temps de repos en surface, je continue les nouvelles techniques de canard et puis je me rends compte que j’ai pas mal d’air qui remonte de l’estomac, c’était donc ça qui me faisait mal au fond. La vitesse de descente plus l’air bloqué dans l’estomac, voilà la cause de cette sensation désagréable à 20 mètres.

Quand la carrière rappelle les règles

On revient à des exercices de descente en poids constant. L’un des apnéistes de notre groupe descend à 28 mètres et une fois revenu à la surface, il tousse, une toux qui ne passe pas toute seule, qui dure plusieurs minutes. Il est mis sur la barge, le silence est frappant, car nous savons tous ce que se passe.

C’est un accident, un OPI, léger, mais suffisant pour nous remettre à tous les pendules à l’heure. Au bout de 10 minutes, il n’y a plus de toussotement, mais pour cet apnéiste, la journée est terminée.

L’après-midi s’achève par des exercices de sauvetage en profondeur. Édouard et moi allons être testés sur notre sauvetage à 20 mètres.

Édouard passe en premier, c’est-à-dire que c’est moi qui joue le rôle du syncopé au fond. On attache ma ceinture de plomb au bout, je descends, Édouard me suit. Au fond j’arrête de bouger, le corps relâché et je me laisse faire. Édouard détache ma ceinture, obstrue mes voies aériennes, il me remonte de 20 mètres, stimulation en surface, me fait un vrai bouche-à-nez (ça surprend, quand tu t’y attends pas…) et mise en sécurité sur la barge. On débriefe tous ensemble l’exercice.

C’est mon tour, Édouard fait le syncopé à 20 mètres. Il est au fond, je plonge, obstruction des voies aériennes, je le remonte comme une fusée, stimulation, puis je simule un bouche-à-nez deux fois, et je le mets en sécurité sur la barge. On débriefe ensemble. J’ai oublié de détacher la ceinture de plomb du syncopé. Mon rythme cardiaque est hyper haut, mes cuisses en feu (acide lactique), ma respiration n’est pas régulière… bref, c’était intense et l’adrénaline est bien présente.

On se rend compte que ce type d’exercice est à faire en début de journée, car après deux séances d’apnée, les corps et les esprits sont fatigués. Il est temps d’arrêter, c’est souvent en fin de séance qu’arrivent les accidents. On est tous responsables, on ramène la barge au point de départ. C’est encore plus physique que le matin.

On sort tous de l’eau, on se change, on retourne tous au bord de l’eau pour un débrief collégial et une photo de famille.

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Retour, le corps fatigué, l’esprit léger

Les 2 h 15 de route du retour sont interminables, tout le monde arrive à bon port, journée carrière finie.

Un dimanche intense sur le plan physique comme sur le plan émotionnel. J’ai encore appris sur moi, dépassé des limites, perfectionné des techniques, été présent pour mon binôme, rencontré des personnes incroyables.

En carrière, il n’y a pas de notion de profondeur, il y a juste vous et la corde, c’est vraiment différent par rapport à une fosse de 20 mètres en piscine et je crois que je préfère la carrière.

Plus vous descendez, plus la nature vous prive du sens de la vue. Cela vous oblige à ne penser qu’à vous et à votre moment, votre vol, vous descendez de façon plus sereine, sans « pression » de toucher le fond de la piscine. Vous appréciez encore plus cette chute libre, le free fall. Vous ressentez encore plus de choses, vous êtes à l’écoute, mais de façon apaisée, le lâcher prise semble être votre seconde langue. La légèreté vous habille dans ce monde où l’apesanteur vous accompagne. C’est un moment magique, hors du temps.

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